lundi 18 avril 2011

Lutte

C’était la première fois que je devais me débrouiller seule dans Jaipur, partir de la PG House et arriver à l’arrêt de bus non loin. Excellente occasion de prendre pied dans la ville, de réapprendre à se battre avec les rickshaws, les stations de bus labyrinthe et les gens qui regardent.

Pour l’aller, pleine de bon sens, je me suis dit : demandons au propriétaire, il va bien arrêter un rickshaw et négocier pour moi, ce sera plus simple. Mais voilà, si l’on demande à un Indien de nous aider, il laissera passer dix minutes avant de trouver un rickshaw-vélo (les auto- sont trop chers et pas fiables) et encore cinq bonnes minutes avant de trouver celui qui accepte son prix : 20 roupies au lieu de 50 avec un auto-rickshaw. Ca ne vous dira rien, c’est ridicule en euro mais c’est une grosse différence en roupie pour un voyage en rickshaw.

Arrivée sans heurts et tracas à l’arrêt de bus, je me rends compte que c’est immense et que je n’ai aucun moyen de trouver le bus pour Ajmer en regardant autour de moi. J’avance, j’avance, je dépasse la première plate-forme, j’arrive à la deuxième, quelqu’un me dit d’aller « par là » (je comprends le signe plus que les mots), je me dirige « par là », il y a du bruit, des bus et des gens partout, des hommes en grande majorité. Je me sens perdue. J’avise une femme assise, un homme vient aussitôt. Je lui fais non de la tête : je ne veux m’adresser qu’aux femmes. Manque de pot, c’était son mari – j’aurais dû m’en douter. Je repose ma question (qui se résume à : où est le bus pour Ajmer ? en mauvais Hindi), elle me fait signe que le bus en train de partir est celui pour Ajmer, juste à côté. Soulagée, je me précipite dedans (non sans avoir vérifié auprès du conducteur). Mes oreilles non habituées à tous ces bruits de station de bus ne peuvent percevoir qu’entre tous les cris, le cri « Adjmééééér ! » provenant de ce bus indique clairement la direction. Dans chaque bus, une personne crie la direction avec un accent et un ton particuliers, c’est très rapidement une cacophonie dans laquelle mes oreilles ne distinguent plus rien ; sans parler des pots d’échappement que les conducteurs font vrombir pour bien faire comprendre que le bus est en train de partir. Et mes yeux tentant de déchiffrer les directions indiquées sur les bus ne peuvent lire Ajmer sur celui-là, ce qui tend à prouver qu’il ne faut pas s’y fier tant que ça.

J’étais tellement soulagée d’avoir trouvé un bus que je n’ai pas pris garde à son état : j’étais malheureusement tombée sur un bus plutôt mauvais et inconfortable. Au moins n’avais-je pas de voisin, pas de smartphone avec de la musique populaire, et suis-je bien arrivée à destination – ce dernier point étant essentiellement la raison pour laquelle on prend un bus.

Le retour fut sans grand intérêt (et plus confortable) pour la partie bus, la partie rickshaw étant plus digne d’une narration détaillée :

Forte des conseils de mes propriétaires, j’ignore avec quelque hauteur les premiers auto-rickshaw-walle qui se précipitent à la sortie du bus et focalisent exclusivement leur attention sur l’occidentale qui en sort ; je me dirige donc à pas pressés vers la sortie et vers les vélo-rickshaws. Je suis bien vite entourée d’un nuage de conducteurs des deux types de rickshaw, essayant d’attirer mon attention : c’est le problème des gares, ils tiennent un cartel et savent ce qu’être occidental veut dire. Un type à qui je demande me dirige vers un autre, je lui demande son prix (avec le nuage de richshaw-walle autour), il me dit qu’on verra, j’insiste, il m’en propose le double, je lui dis que j’habite là-bas, je lui en demande moins, il me fait signe de monter. Je cède.

Quelques centaines de mètres plus loin, on arrive dans le quartier ‘Bani Park’, le quartier où j’habite. Par chance, c’est déjà le bloc D, bloc dans lequel j’habite. Je m’étais bêtement dit que sachant D-38, et étant dans le bloc D, il serait aisé de retrouver la maison numéro 38 – j’avais sous-estimé à la fois l’échelle du bloc D et le désordre apparent de la disposition des maisons. Il s’arrête une première fois pour demander son chemin, le type avisé ne sait visiblement pas, ou ne comprend pas. Avec un flegme tout Indien, mon rickshaw-walla descend du rickshaw pour se rapprocher du type, et avec ce même flegme, le type se déplace et en hèle un autre ; il y a rapidement un attroupement de quatre, cinq personnes qui essaient de comprendre l’adresse et réfléchissent, réfléchissent, ne savent pas mais ont tous l’air très absorbé.

C’est gentil, me dira-t-on. Oui, c’est très gentil, mais la scène se reproduisant deux, trois, quatre fois (tous les dix mètres environ), je finis par perdre patience et lui dire d’avancer parce que 1- visiblement, les types à qui il demande ne savent pas plus que lui, 2- je dois aller au travail et poser mes bagages dans ma chambre auparavant, 3- il suffit de regarder les numéros sur les maisons (que je pensais, à ce moment-là). Il continue de mauvaise grâce et quelques centaines de mètres plus loin … Nous arrivons au bloc E. Je le lui fais remarquer, il me répond – avec justesse – que dans ce cas j’aurais mieux fait de le laisser demander son chemin. On continue, reprenant le rythme dix mètres/on demande. Les minutes passent, passent ... Après deux vendeurs de petits trucs, deux barbiers et trois passants, il demande enfin à un autre rickshaw-walla et, pendant leur dialogue animé, entre deux gros soupirs, je finis par avoir un éclair de génie : il se peut que j’aie l’adresse dans mon sac, et qu’il y ait une autre indication. Je sors la feuille et, n’en menant pas large, je donne le nom de la rue ; l’autre rickshaw-walla lui explique, enfin, comment accéder à ce lieu qui me parait soudain, de lointain et irréel au milieu de ce labyrinthe immense, un endroit concret, tout prêt, atteignable. Nous nous empressons de continuer la route, j’ai bien évidemment – l’aurais-je mérité ? – droit à des remarques moqueuses de la part de mon rickshaw-walla : « - Vous auriez pu me le dire avant ! - Mais je ne savais pas, avant … » (toujours en Hindi). Il insiste, quelques centaines de mètres plus tard : « quand-même, si vous me l’aviez dit avant … », et, m’imitant, « allez, bhaya, allez ! ». Dans un demi-sourire, l’air un peu énervé : « Arrre… sorry bhaya, sorry ». Il rit. Arrivés à destination, et avec cette emphase propre à l’humour Indien, il me dit que je lui ai fait parcourir tout Jaipur à pied. Comme mon pauvre Hindi est suffisant pour un peu d’humour, je lui réponds qu’il a seulement parcouru tout Bani Park. J’ajoute que désormais, il connait très bien le quartier. On se quitte sur ces mots, lui assuré d’avoir une histoire hilarante à raconter aujourd’hui, moi épuisée par cette lutte mais riant malgré tout.

A Delhi, les blocks sont mieux organisés et je n’ai jamais eu à donner le nom de la rue (que je ne connaissais pas, de toute manière) à un rickshaw – même ignorant du lieu – pour qu’il en trouve l’emplacement en demandant au gardien du coin.

A Delhi, les rickshaws ont franchement moins le sens de l’humour.

A Delhi aussi, c’est tout un apprentissage par bonnes et moins bonnes expériences pour se faire une place, ici.

vendredi 15 avril 2011

Romance Indienne

La scène se passe dans un bus Jaipur/Ajmer. Une jeune fille, apparemment occidentale mais portant pourtant l’habit traditionnel que toute jeune fille correcte se doit de porter en Inde (surtout si elle voyage seule), essaie d’éviter qu’une personne lui fasse don de sa présence à ses cotés jusqu'à ce que, le bus plein (se souvenir : en Inde, les bus ne peuvent être que pleins), un homme se décide à s’y installer nonchalamment. Après quelques minutes de voyages, la jeune fille croit avoir affaire à un Indien ‘correct’ ; elle entend par Indien correct un Indien qui non seulement ne la regarde pas étrangement et fixement, mais de surcroît ne tente pas de lui demander d’où elle vient/où elle va/si elle est mariée, ni de la prendre en photo, ni encore – horreur ! – de la toucher.


Le bus continue sa route chaotique, tentant d’éviter tant bien que mal les véhicules qui se pressent dans les deux sens de la circulation. Sur une ‘autoroute’, il n’est pas toujours évident de distinguer qu’en Inde la conduite est à gauche (ainsi que la file la plus lente, en théorie), on double par les deux cotés et la file la plus rapide est régulièrement celle qui est la plus à gauche. On se sentirait presque en France si le bus ne changeait pas soudainement de file à grand renfort de klaxon.


Les lumières internes du bus s’éteignent, plus moyen de lire pour passer le temps et avoir l’air si absorbé que personne n’oserait intervenir pour poser l’une ou l’autre des questions susmentionnées. L’Indien ‘correct’ est décidément moderne, ayant en sa possession un smartphone – ce qui, avouons-le, est très pratique dans un bus Jaipur/Ajmer sans lumière –, et donc pouvant s’adonner a l’activité préférée d’au moins deux, trois personnes (alternativement) dans un bus Indien, surtout la nuit : régaler tous les autres de chansons Indiennes, souvent pas des meilleures mais indéniablement populaires. Ayant la chance inouïe de se trouver a coté d’une de ces personnes, et n’ayant rien de mieux à faire, la jeune fille peut régaler ses yeux des clips vidéo associés aux chansons. Il faut bien avouer que les sons et lumières sont moins ennuyeux que les sons seuls, dans un bus Jaipur/Ajmer sans lumière.

Je ne peux résister à l’idée de vous faire partager ces visions.

Chanson qui se lamente, jeune homme tout de noir vêtu au milieu d’un mariage – pas le sien. Gros plan sur le visage de la mariée aux-yeux-bleus-qui-se-noient-de-larmes, seule, dans une chambre somptueuse. Il chante, chante le drame. Tout le monde danse, s’amuse. Gros plan sur le visage de la mariée aux-yeux-bleus-qui-se-noient-de-larmes. Celui qui est visiblement le marié vient vers l’homme-en-noir, le salue. L’homme-en-noir fait bonne figure, tente un sourire forcé, une embrassade virile, et continue à chanter son désespoir. Gros plan sur le visage de la mariée aux-yeux-bleus-qui-se-noient-de-larmes. L’homme-en-noir est seul au milieu de cette foule qui se réjouit, et crie le drame. Soudain, on est transporté dans les montagnes, près d’un adorable chalet, où un couple divinement heureux – visiblement l’homme-en-noir et la mariée-qui-pleure –, chante et se répand en sourires et gestes tendres. Retour au gros plan sur le visage de la mariée aux-yeux-bleus-qui-se-noient-de-larmes. L’homme-en-noir monte les escaliers interminables, le marié le voit d’en bas et semble comprendre que quelque chose de ter-ri-ble se trame, quelque chose de douloureux qu’il n’avait pas saisi (faut-il être aveugle). L’homme-en-noir continue de chanter et de monter. Gros plan sur le visage de la mariée aux-yeux-bleus-qui-se-noient-de-larmes. Gros plan sur le visage du marié aux-yeux-emplis-d’inquiétude-et-d’angoisse.

Et puis plus rien, le clip s’arrête là sur le smartphone de mon voisin. Je ne saurai jamais la fin.

Ek aur ?

Au milieu de la campagne luxuriante Punjabi, un homme Sikh visite une maison rurale d’une famille Sikh (c’est ainsi que j’en ai deviné le lieu). Il discute allègrement et dessine. Une jeune fille est là. Soudain, nous sommes transportés sur un chemin : l’homme conduit un tracteur avec la charmante jeune fille dessus, tous deux chantent. Image romantique s’il en est. Puis le jeune homme marche à côté du tracteur et la jeune fille conduit, encore en chantant. Enfin, ils s’arrêtent à une pompe et s’abreuvent d’eau fraîche, toujours en chantant. Coucher du soleil, sur le toit d’une maison, après un jeu de je-te-suis-tu-me-fuis classique dans les romances Indiennes, la jeune fille consent à laisser reposer sa tête sur la poitrine de l’homme. Hop ! Image d’après, les voilà mariés.

C’est pratique, me direz-vous.

Last but not least:

Une jeune fille, un jeune homme.

La jeune fille, dans une maison au milieu de la campagne, regarde un homme qui n’a d’errant que les habits et la couverture (pour le reste, il fait bonne figure et paraît plutôt bien nourri), et s’approche, et chante (bien-sûr). Elle ne veut pas le voir, retourne dans la maison. Il chante, adossé à un arbre, et sa voix troublante et désespérée semble être un défi au vent. Le soir venu, elle tente de manger et même de boire ; mais hélas, ne peut rien avaler à la vue de cet homme, dehors, qui chante sous un vent effroyable. Le lendemain matin, elle court au dehors, le visage inquiet, les gestes désordonnés. Oui, il est bien resté dehors toute la nuit ! Elle court, folle, hagarde, les cheveux au vent. Le vent est si terrible que plusieurs fois elle lutte, tombe, rampe accrochée aux herbes folles. Lui, soudain, se lève, couverture au vent. Elle arrive enfin auprès de lui. Il se retourne vers elle. Le chant devient plus doux, plus suave, la jeune fille se précipite dans les bras de l’homme.

Nous sommes tous bien soulagés.

De ceci, une liste des choses indispensables à tout clip-vidéo bollywoodien populaire (je ne parle pas des clips récents, qui font dans le vulgaire occidental de façon très réaliste) :

- Un jeune homme et une jeune fille

- Une rencontre, un drame, un mariage, ou bien encore une composition de ces trois éléments essentiels

- Beaucoup de vent (c’est très important pour le côté romance, ça fait voler les cheveux et les voiles)

- Une transposition dans un endroit au milieu de la campagne/du désert/de la montagne/de la plage : le couple, seul, danse et chante son bonheur, jeu du je-te-fuis-tu-me-suis. On se demande toujours bêtement comment ils sont arrivés là.

Les lumières se rallument, Ajmer n’est plus très loin. L’étrangère reprend son livre. L’Indien correct a le temps de prendre une photo – ça aura beaucoup de succès auprès de ses amis : hey, regardez, vous allez pas me croire, j’étais à côté d’une blanche dans le bus !

Retour brutal aux réalités de ce monde.

Les lambeaux de rêve d’une romance Indienne se dissipent avant l’arrivée et les retrouvailles.

mardi 5 avril 2011

Les feuilles tombent, c'est le printemps

Arrivée à Delhi, 6:20 heure locale, un ciel désespérément bleu où surnagent trois nuages, les feuilles tombent : c'est le printemps.


Il faut bien voir qu’il y a deux saisons où les feuilles tombent. Je n'ai pas encore tout à fait éclairci le point de savoir si ce sont les mêmes arbres, ça ne semble pas un point d’importance pour les Indiens à qui je demande. Il y a des fleurs, aussi, qui éclairent ces pluies dorées de feuilles, se pressant de relever les tons poussiéreux de couleurs chatoyantes avant que le souffle brûlant de Mai-Juin ne les dessèche.


Il n’y a pas qu’elles, d’ailleurs, que ce souffle va dessécher. Il y a également tous ceux qui profiteront de ces chaleurs pour s’avachir une dernière fois, dans la rue, à côté d’une voie ferrée, n’importe où, les yeux mi-clos : ce sera la fin de leur quête présente, on espère qu’ils ont assez vécu pour obtenir un meilleur poste à la prochaine distribution des rôles. Les spectateurs passent, insouciants, jettent à peine un regard morne à ces os dont le seul vêtement est désormais une peau décharnée, s’en vont prendre le train pour Jaipur. C’est donc ce que j’ai fait, en bonne imitatrice. Qu’aurais-je dû faire ? Il est visiblement trop tard. Et quand à le toucher, certainement pas : sans doute une caste impure. On le ramassera avec les chiens.


Le printemps, un nouveau cycle commence, une nouvelle ère pour l’Inde. Delhi a changé en quelques mois, peut-être l’effet Commonwealth Games, je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, je reconnais autant que je suis surprise par cette ville qui m’était familière. Je n’y passe que peu de temps, pas assez sans doute pour un jugement définitif sur une impression de surface. Simplement, l’Inde change à une vitesse folle, et ce tourbillon est à la fois enivrant et angoissant à observer. Spectatrice béate de la course dans laquelle elle s’est lancée, n’en distinguant pas très bien le but (le distingue-t-elle elle-même ?), je retiens l’image de ce corps décharné qui, ne pouvant plus se mouvoir, côtoie enfin les heureuses middle class s’apprêtant à voyager dans le wagon AC (avec moi).


Retour au pays des extrêmes et de tous les possibles, même les pires. Même les meilleurs, par cette incroyable faculté de contradiction.


Les feuilles tombent, c’est le printemps.

mardi 30 mars 2010

Huit mois et demi plus tard ... (brouillon de message archivé et publié un an plus tard)

Je reprends ce blog, enfin, après mon retour en France et une année de master. Je publie ce message qui était malheureusement resté dans mes archives, je n'avais sans doute pas eu le coeur à le finir avant de quitter l'Inde. Le voici, incomplet, inachevé, dans l'état d'esprit dans lequel j'ai quitté ce pays il y a de cela ... Dix mois. Time flies.




Huit mois et demi plus tard, l'Inde prend un tout autre contour. La fin des cours (et des examens pour les étudiants en échange) amène à une autre réalité, celle de la fin d'une année particulière. La fin, ce n'est jamais vraiment comme on l'attend ; lorsqu'on vit une expérience avec une telle intensité, la fin arrive de façon triviale et presque trop normale pour être une fin. Elle se fond dans la vie quotidienne : le dernier examen (réussi ! ouf ...), le graduation dinner à St Stephen's, quelques allers-retours pour vérifier que mes professeurs me font un joli relevé de notes pour Paris 6, et voilà.


On s'adapte à tout ... même à l'Inde. Après plusieurs mois de vie quotidienne ici, on ne supporte plus les places touristiques et les indiens arnaqueurs, on se bat pour 10 roupies (oui, 0,16 euros), et on apprécie de rentrer "chez soi". Chez soi, c'est son quartier, les commerçants que l'on connait maintenant, les rues qui mènent à l'université. Bref, on devient batailleur comme les indiens, négociateur toujours pas aussi bon que si la couleur de notre peau n'était pas blanche, on prend l'habitude de se faire pousser, bousculer et écraser à chaque fois que l'on essaie de rentrer/sortir d'un métro, d'un bus ou juste de rester debout, et on ne s'étonne plus de voir une mataji, une femme indienne imposante et d'âge mûr, demander aux gens de se pousser pour s'asseoir, elle aussi, sur un des rares sièges du métro (du coup sur trois quarts de siège, les autres devant se partager le peu qui reste en poussant les suivants et ainsi de suite) parce que les hommes ne veulent pas se lever.


On ne prend plus en photo les vaches (depuis longtemps), on ne s'étonne plus des bouchons de deux heures parce qu'un camion est passé sur l'autre voie sans tenir compte du fait que la circulation était plus dense (les deux voies bloquent, et personne ne cède. Après une accumulation de véhicules divers des deux côtés, vous pouvez imaginer l'enchevêtrement), on ne regarde plus les groupes d'indiens (et les groupes de touristes) qui nous regardent et on ne s'inquiète pas des énormes trous le long des trottoirs que les indiens sont en train de creuser pour refaire à neuf en préparation des jeux du Commonwealth (du coup, les piétons marchent sur les routes).




Oui, la fin est un peu abrupte. Mais je ne peux décemment rien y ajouter ... Et peu importe, désormais, j'en ai repris pour trois mois :-).

mardi 22 septembre 2009

Marx à JNU

Après la visite d'un petit bout de l'énorme campus-jungle de la Jawaharlal Nehru University, je reviens sur le rapport tradition/modernité présupposé sans trop de heurts et bien vécu.
Étant donné le nombre de pamphlets, caricatures et slogans marxistes recouvrant étonnamment les murs des divers bâtiments, je me suis dit que tout n'était pas tout à fait évident dans ce que ce pays a à vivre de contradictions et de transitions abruptes.
Nous sommes sans doute tous idéologiquement marqués ...

jeudi 17 septembre 2009

L'Inde peut-elle ne pas être contradictoire ?

C'est le jour des questions trop vastes pour y répondre, mais assez pour mériter d'être posées.

Gilles Vernier soulignait le peu de cas que faisaient les indiens des contradictions, les vivant sans que cela semble leur poser le moindre problème. Ce trait me frappe également.
Henri Michaux dans son carnet de voyage Un Barbare en Asie (la longue partie sur l'Inde dont je ne peux que vous conseiller la lecture, analyse brillante d'un étranger qui regarde le monde indien) mettait en lumière cette différence, dans la façon de considérer les issues d'un problème par exemple. Nous avons une façon plutôt binaire de concevoir le monde, nous envisageons souvent les choses en termes d'alternative. Lorsqu'on les range, lorsqu'on les considère, lorsqu'on les organise, c'est souvent en deux. Dès lors, distinction binaire amène souvent à contradiction et donc, logiquement, incompatibilité.
En Inde, il peut y avoir vingt issues à un problème et l'Indien aime en faire l'inventaire. Du moins, d'après Henri Michaux. Les solutions sont multiples, et plus elles le sont, plus c'est satisfaisant. Nous englobons une situation en deux, ils englobent une situation en multiple. C'est très schématique, d'autant plus que quelques mois ont passé depuis la lecture de ce carnet de voyage que je n'ai pu emporter avec moi. Mais cela permet de brosser un grossier tableau qui peut éclairer la suite.

Dans un processus de 'modernisation', les traditions et coutumes en Europe ont généralement été laissées au passé, appartenant à l'histoire. On a une vision très linéaire de ce que l'on appelle 'progrès', et on le voit entrer en contradiction avec les us et coutumes d'antan. Un mode de vie moderne demande de les laisser de côté, de les mettre dans des écomusées et des fêtes traditionnelles, de se les remémorer non pas comme nous appartenant mais avec un regard objectif et curieux de celui qui regarde derrière soi, avec parfois un brin de nostalgie bien vite balayé : ça n'est en effet pas compatible avec le mode de vie présent, il y aurait contradiction et donc impossibilité de conciliation.
En Inde, ce qui nous paraît contradictoire et donc invivable si l'on souhaite trouver un semblant d'équilibre ne leur paraît pas le moins du monde devoir s'exclure mutuellement ... Et c'est là que l'on trouve une problématique similaire à celle de la rationalité. L'Inde n'est pas illogique, elle est autrement logique. Ce qui apparaît comme une contradiction à nos yeux n'en est pas une aux leurs.

C'est ainsi qu'un indien projeté dans la sphère internationale, complètement occidentalisé, reviendra chercher son épouse dans son pays d'origine - épouse choisie avec soin par ses parents, en fonction de la condition, de la caste et de l'origine. C'est ainsi que s'il y a quinze-vingt ans, l'élite politique était majoritairement anglophone et détachée de la culture et des traditions de la région d'où elle venait (à cette époque, il aurait été arriéré de s'y intéresser ; il fallait imiter au mieux les occidentaux et en particulier les anglais), aujourd'hui cette tendance est complètement inversée (oui, c'est possible ... En Inde en tout cas) et des figures politiques, venant de l'Inde rurale et conservant les habitudes culturelles de la région de provenance, parviennent de plus en plus à faire leur place dans cette sphère qui leur aurait été interdite quinze ans plus tôt. Il aurait été impensable auparavant que puissent accéder à des postes de pouvoir des personnes ne maîtrisant pas l'anglais, c'est maintenant quelque chose qui ne heurte personne. A l'heure où parler anglais est un avantage comparatif conséquent, l'Inde est fière de revenir sur sa diversité culturelle et sur ses traditions. C'est en tout cas ce que nous a dit notre professeur de Hindi, a. d. Mathur, qui a insisté sur le fait que si l'anglais se diffuse en tant que langue parlée, c'est aujourd'hui bien moins considéré comme un critère de reconnaissance sociale, d'ascension.

L'Inde semble posséder une tendance à évoluer de façon inverse à ce que l'on attendrait. C'est assez imprévisible dans notre mode d'anticipation.

Bien évidemment, lorsque l'on parle de contradiction, on ne peut s'empêcher de penser à la manière dont ils concilient extrême modernité et mode de vie encore traditionnel. On a l'impression que ça ne les heurte pas, que c'est naturel de vivre entre tous ces mondes qui coexistent. Ils ont l'habitude : ils doivent déjà vivre dans une sphère où religions, langues, cultures, coutumes toutes différentes se côtoient. Ils naissent, ils vivent, ils meurent dans les contrastes.

Il y a quelque chose de fou et d'intangible dans tout cela. L'Inde est une mosaïque.

L'Inde peut-elle être rationnelle ?


C'est une grande question. Je n'aurai pas la prétention d'y répondre, seulement celle de l'éclairer un peu plus.
Vérifier l'orthographe

L'Inde échappe invariablement à nos repères cartésiens - et c'est également à cette occasion que l'on prend conscience ô combien nous baignons depuis notre plus tendre enfance dans la culture de la raison.

Les premiers cours d'économie posent les fondements d'une entité abstraite construite par nos chers économistes pour fonder les modèles : l'homo oeconomicus. L'homme est supposé rationnel, occupé à maximiser son utilité sous contrainte (utilité ayant un sens large, l'économiste ne s'embarrassant pas de morale (qu'il dit)). Dès lors, on peut analyser les comportements à travers cette grille bien pratique de coûts d'opportunité et d'anticipations rationnelles : l'individu est calculateur, et recherche son profit. On peut expliquer ce qui se passe dans une société industrielle de façon relativement cohérente à la lumière de ces axiomes ; et le but ici n'est pas de souligner que l'on peut les remettre en cause (mais on peut tout à fait).

Bon, mais voilà. Plongée dans cette foule colorée de la rue de Delhi, je ne vois pas d'homo oeconomicus. Vous me direz qu'en France non plus, mais c'est relativement plus flagrant ici. Un rickshaw, aussi pauvre soit-il, qui a décidé que c'était le moment de sa sieste ou qu'il n'avait pas envie d'aller là où on lui demande, refusera. Un commerçant qui discute avec quelqu'un d'autre ne s'empressera pas forcément de te servir. On ne semble pas voir l'intérêt d'inscrire le nom des rues et d'organiser de façon plus optimale (et ce ne serait pas bien difficile) la circulation ou le ramassage des déchets, ni pourquoi il faudrait une seule personne là où on peut en mettre une et trois qui regardent. Des situations seraient impensables en France, ou du moins s'en plaindrait-on avec vigueur : le client est roi. La culture du profit ne va pas sans une culture du service, permettant de valoriser le produit. Pour réussir, on se doit d'être organisé, productif, aimable, souriant, tout en anticipant la suite. Et il faut réussir.
En Inde, on a parfois l'impression que personne ne voit l'intérêt de faire autrement. Les choses fonctionnent mal, sont désorganisées, bidouillées, mais on finit par y arriver (avec une petite dose d’humour et une bonne dose de patience, sans avoir peur d’insister lour-de-ment).

Alors, si l’on suppose que tout individu se comporte de manière rationnelle, il faut chercher en Inde une autre racine de la rationalité. Si leur comportement me paraît irrationnel, ce ne serait qu’en tant qu’observateur extérieur et étranger à ce monde que je le considérerais comme tel. Soit.

J’ai alors un début de réponse : lorsqu’on est en Inde, il ne faut jamais oublier que ce pays qui fait environ cinq fois la superficie de la France compte quelques 1,2 milliard d’habitants … Nombre en augmentation. Dans un processus d’industrialisation, on a tendance à mécaniser les structures de production pour accroître la productivité. La rationalité impose que l’on optimise le rapport capital/travail de façon à maximiser le profit. Le hic, dans cette histoire, c’est que ça n’est pas facile d’occuper des millions d’individus si l’on commence à mécaniser toutes les structures … Et qu’il est plus avantageux d’employer cinq personnes dont quatre qui ne servent à rien (chose absurde et contre-productive, donc irrationnelle pour un français), ou plus sérieusement de continuer à utiliser la main-d’œuvre disponible dans les campagnes pour l’agriculture, plutôt que de chercher à être plus productif.
Parce qu’ici, on cherche peut-être moins à optimiser les moyens de production pour un résultat qu’à optimiser le résultat en fonction de l’utilisation la plus large possible du facteur humain. Gilles Vernier nous disait aujourd’hui qu’il est moins cher d’employer à temps plein des personnes pour ouvrir la porte d’un hôtel ou d’un magasin que d’installer un processus mécanique ; et de notre expérience, il est plus avantageux d’employer quelqu’un à faire notre lessive plutôt que d’acheter un lave-linge. Ici, il y a quelqu’un pour chaque tâche tout simplement parce qu’il ne peut pas en être autrement. Les bouches à nourrir ont heureusement la priorité sur la productivité (et peut-être pas encore assez, mais le sujet de la pauvreté et de la sous-nutrition en Inde est une autre histoire).

Le facteur humain compte donc énormément dans cette rationalité toute spéciale de l’Inde – bien que, je vous l'accorde, cela n’excuse pas toujours la désorganisation. Mais il y a là un trait culturel qu’il faut prendre en compte dans l’analyse …